L’Œuvre d’Orient : histoire, naissance et mission d’une institution catholique française au service des chrétiens d’Orient
L’Œuvre d’Orient est une institution catholique française fondée en 1856, aujourd’hui reconnue comme l’un des principaux acteurs du soutien aux chrétiens d’Orient. Depuis plus de 170 ans, elle a su faire preuve d’une remarquable continuité de mission malgré des ruptures géopolitiques considérables : née d’un catholicisme militant et de la diplomatie post-Crimée, elle s’est progressivement muée en acteur humanitaire et de développement. Dans cet article, nous retraçons l’histoire de l’Œuvre d’Orient, sa vision fondatrice et les grandes figures qui ont marqué son évolution, tout en restant fidèle à sa vocation première : être un pont entre la France catholique et les Églises d’Orient.
Les origines de l’Œuvre d’Orient : un contexte diplomatique et religieux unique (1856)
L’histoire de l’Œuvre d’Orient commence à un moment charnière de la politique internationale, au milieu du XIXe siècle. En 1856, le traité de Paris, qui met fin à la guerre de Crimée, reconnaît officiellement à la France un rôle de protectrice des chrétiens de l’Empire ottoman. L’idée de venir en aide aux chrétiens du Levant est toutefois bien antérieure à cet événement diplomatique.
Ce statut, hérité d’une longue tradition de « protection des Lieux saints », confère à la France une légitimité particulière pour intervenir en faveur des minorités chrétiennes dispersées dans l’Empire ottoman alors en déclin — ce que les chancelleries européennes appelaient à l’époque la « question d’Orient ». C’est dans ce contexte précis que prend forme l’idée d’une organisation structurée capable de soutenir les communautés chrétiennes orientales, notamment au Liban, en Syrie et en Palestine.
Cette dynamique s’inscrit d’ailleurs dans une tradition plus ancienne : dix ans plus tôt, en 1846, l’Association du Mont-Carmel pour la protection des chrétiens d’Orient avait été fondée. Elle comptait parmi ses membres Victor Hugo et Alexandre Dumas, ainsi que certains futurs fondateurs de l’Œuvre d’Orient.
La fondation officielle du 4 avril 1856
Le 4 avril 1856, l’Œuvre des Écoles d’Orient — nom originel de l’Œuvre d’Orient — est fondée par des intellectuels et des hommes politiques de tous bords, parmi lesquels :
- le mathématicien Augustin Cauchy, professeur à la Sorbonne ;
- l’helléniste Charles Lenormant, professant au Collège de France ;
- Alfred de Falloux, ministre de l’Instruction publique et des cultes ;
- Charles de Montalembert et Henri Wallon, académiciens et catholiques engagés dans la doctrine sociale de l’Église ;
- le père de Ravignan, prêtre jésuite, directeur spirituel, écrivain et prédicateur de renom.
Ce groupe de fondateurs incarne la frange la plus active du catholicisme libéral et social de la monarchie de Juillet et du Second Empire. On les retrouve d’ailleurs au cœur de la vie éditoriale du journal catholique Le Correspondant, où ils défendent leurs convictions politico-religieuses, notamment en faveur de la liberté d’enseignement catholique.
Charles Martial Lavigerie, premier directeur de l’Œuvre
Dès l’origine, l’association se dote d’une direction professionnelle. En 1857, l’abbé Charles Martial Lavigerie, professeur de théologie à la Sorbonne, est nommé premier directeur de l’Œuvre des Écoles d’Orient, sur les recommandations de Mgr Félix Dupanloup, académicien et grand défenseur de l’enseignement catholique.
Véritable organisateur du lancement de l’Œuvre, Lavigerie deviendra ensuite évêque de Nancy, puis archevêque d’Alger, cardinal et fondateur des Pères Blancs — une trajectoire qui illustre combien l’Œuvre a aussi servi de tremplin à des figures ecclésiastiques d’envergure. C’est le même Lavigerie qui, en parcourant toute la France, obtient des évêques la nomination de délégués dans chaque diocèse pour faire connaître l’Œuvre, prêcher en son nom et recueillir des dons. Son successeur, Pierre Soubiranne (1861-1872), ancien condisciple de Lavigerie au séminaire de Saint-Sulpice, poursuit son action.
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Une vision fondatrice : l’école comme vecteur de civilisation et de foi
La mission première de l’Œuvre d’Orient est explicitement éducative : éduquer les chrétiens du Liban pour les émanciper, leur donner un métier et leur permettre de subvenir à leurs besoins sans dépendre de l’aide extérieure. L’éducation est alors perçue comme un levier essentiel pour l’avenir des sociétés locales.
Pour les fondateurs, la transmission du savoir dans l’esprit catholique constitue le meilleur moyen de maintenir la présence et la vitalité des chrétiens d’Orient face aux pressions ottomanes et aux tentations de conversion ou d’émigration. Cette vision mêle indissociablement foi catholique, mission civilisatrice française et solidarité interecclésiale.
Une reconnaissance pontificale dès 1858
Dès 1858, l’Œuvre des Écoles d’Orient est reconnue comme œuvre d’Église par le pape Pie IX, ce qui lui confère une légitimité canonique et renforce son ancrage institutionnel dans le catholicisme romain. L’Œuvre s’adresse en priorité :
- aux congrégations latines en Orient (patriarcat latin de Jérusalem, jésuites, lazaristes, franciscains, dominicains, Filles de la Charité, sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, sœurs des Saints-Cœurs) ;
- aux Églises orientales rattachées à Rome (maronites, melkites, chaldéens, syriaques, arméniens catholiques).
L’école, un outil de survie face aux massacres de 1860
Dès 1860, après les massacres dans le Chouf libanais et à Damas — exacerbés par la rivalité franco-britannique — l’Œuvre aide à ouvrir des orphelinats couplés à des écoles, permettant aux orphelins dont les pères ont été assassinés d’aider leurs mères grâce à l’apprentissage d’un métier.
L’Œuvre ne travaille pas directement avec les populations, mais à travers les congrégations et clergés locaux. Des aumôniers missionnaires, issus de plusieurs congrégations (jésuites, lazaristes, franciscains, capucins, dominicains), assurent le lien avec les communautés chrétiennes orientales. Sont ainsi mises en place :
- une pastorale discrète ;
- des écoles, d’abord pour les garçons dès la fin du XVIIe siècle, puis pour les filles à partir des années 1860 ;
- des dispensaires et des hôpitaux au XIXe siècle.
Dès 1860, les zones d’intervention de l’Œuvre s’élargissent au Mont-Liban, à la Syrie, à la Terre sainte, puis à l’Égypte, la Mésopotamie, la Perse et les provinces balkaniques ottomanes (Bulgarie, Serbie, Macédoine). Sur le plan culturel, l’Œuvre subventionne dès ses premières années l’édition du dictionnaire franco-arabe de 1863 à Beyrouth chez les Jésuites, ainsi que l’imprimerie des pères dominicains de Mossoul en 1860 — témoignant d’une vision qui dépasse le simple soutien scolaire pour embrasser la diffusion de la langue et de la culture françaises en Orient.
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De l’école à l’humanitaire : les premières décennies de l’Œuvre d’Orient (1860-1914)
1860 : le tournant humanitaire
Le premier tournant majeur de l’Œuvre d’Orient intervient dès 1860. Après les massacres de chrétiens par les Druzes au Mont-Liban et à Damas, son action s’élargit à l’aide humanitaire. Cet événement provoque une forte mobilisation de l’opinion catholique et de l’État français : Lavigerie accompagne le corps expéditionnaire français pour apporter l’aide de l’Œuvre aux sinistrés et distribuer des subsides propres à l’association, ainsi que des fonds alloués par l’État. Napoléon III s’investit personnellement, donnant à l’association une visibilité nationale inédite.
Mgr Félix Charmetant : une étape structurante (1883-1921)
La direction du père blanc Félix Charmetant, à partir de 1883, constitue une étape déterminante dans l’histoire de l’Œuvre d’Orient. Ancien missionnaire des Pères Blancs en Afrique du Nord et à Zanzibar, Mgr Charmetant apporte à l’Œuvre son expérience du terrain et sa connaissance intime des réalités missionnaires. Nommé par le cardinal Lavigerie, il élargit considérablement le champ d’action de l’institution, bien au-delà du seul soutien aux écoles.
Homme de terrain, il effectue plusieurs voyages en Orient, notamment en 1887 et lors du congrès eucharistique de Jérusalem en 1893, afin de constater personnellement les besoins des communautés chrétiennes et d’adapter l’action de l’Œuvre aux réalités locales. Il participe également à la fondation de l’Alliance française et du journal Terre Sainte, soulignant les liens étroits entre promotion de la langue française et solidarité catholique à l’étranger.
Sous sa direction, l’Œuvre développe un intérêt particulier pour la cause arménienne, anticipant les drames à venir en alertant sur l’imminence de nouveaux massacres en Anatolie, qui se produisent effectivement entre 1894 et 1896. Son œuvre littéraire témoigne de l’ampleur de son combat, avec notamment :
- le Martyrologe arménien (1896) ;
- L’Arménie agonisante et l’Europe chrétienne (1897).
Il multiplie également les appels aux chefs d’État et aux députés français pour mobiliser la communauté internationale, dénonçant sans relâche les atrocités commises et interrogeant l’Europe chrétienne sur son silence.
Élevé à la dignité de prélat en 1898 par le pape Léon XIII, Mgr Charmetant reste directeur de l’Œuvre d’Orient jusqu’à sa mort, en 1921 — un record de longévité. Son legs dépasse la simple dimension caritative : il a forgé une doctrine de solidarité active entre chrétiens d’Occident et d’Orient, fondée sur le principe que l’indifférence face à la persécution constitue une faillite morale collective.
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L’Œuvre d’Orient au XXe siècle : génocide, guerres mondiales et décolonisation
L’Œuvre d’Orient entre dans le XXe siècle fragilisée par le contexte anticlérical de la France républicaine, mais ses réseaux de terrain la rendent irremplaçable. Bien que farouchement anticléricale sur le plan intérieur, la France républicaine ne ménage pas son appui aux missions catholiques françaises en Orient.
Le génocide arménien et la Première Guerre mondiale
La Première Guerre mondiale et, surtout, le génocide arménien de 1915 constituent une épreuve décisive : les communautés chrétiennes soutenues par l’Œuvre depuis des décennies en Anatolie sont décimées ou dispersées. L’Œuvre joue alors un rôle de relais pour les rescapés et les réfugiés arméniens et assyro-chaldéens.
L’effondrement de l’Empire ottoman à l’issue de la guerre, puis la mise en place des mandats français (Syrie, Liban) et britanniques (Palestine, Irak), redessinent la carte de l’Orient chrétien. C’est en 1931 que l’institution abandonne son nom originel d’« Œuvre des Écoles d’Orient » pour adopter celui d’« Œuvre d’Orient » — un changement symbolique reflétant un périmètre d’action élargi, allant bien au-delà du soutien aux seules écoles.
De la Seconde Guerre mondiale aux indépendances
La Seconde Guerre mondiale, l’expulsion des Palestiniens de leur patrie par les sionistes, puis les indépendances des années 1940-1960 (Syrie, Liban, Irak, Égypte) transforment à nouveau le contexte. Les Églises orientales, désormais minoritaires dans des États arabes souverains parfois à dominante nationaliste, ont plus que jamais besoin de soutiens extérieurs. L’Œuvre s’y emploie en maintenant ses réseaux de financement des diocèses, des congrégations religieuses et des écoles.
La guerre du Liban et Mgr Georges Vernade (1978-1987)
La décennie 1970 ouvre un cycle de crises graves qui se poursuit jusqu’à nos jours. La guerre du Liban voit notamment l’Œuvre s’impliquer massivement aux côtés des Libanais. Son directeur général, Mgr Georges Vernade (1978-1987), parcourt les paroisses de France pour faire connaître les chrétiens d’Orient. Pendant neuf ans, il se rend sur le terrain — de Chypre à l’Éthiopie, de l’Égypte à l’Inde, de la Syrie à Djibouti, de la Turquie à la Terre Sainte ou en Grèce — pour constater de visu la vie de ces chrétiens souvent oubliés. Parmi ses réalisations figure le développement des parrainages de la scolarité des enfants du Liban.
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Trois figures majeures de l’Œuvre d’Orient au XXe et XXIe siècle
L’histoire contemporaine de l’Œuvre d’Orient s’incarne à travers des personnalités d’exception qui ont su adapter l’institution aux bouleversements du monde moderne tout en préservant sa mission fondamentale. Trois figures méritent un hommage particulier : Mgr Georges Marolleau, Mgr Philippe Brizard et Mgr Pascal Gollnisch.
Mgr Georges Marolleau (1901-1982) : vingt ans au service de l’Orient chrétien
Mgr Georges Marolleau incarne à lui seul la transition de l’Œuvre d’Orient vers la modernité, tout en maintenant un lien indéfectible avec ses racines. Né à Blois le 9 juin 1901 et ordonné prêtre à Angers le 29 juin 1927, sa trajectoire révèle un homme façonné par les épreuves du XXe siècle.
Nommé préfet du prestigieux Collège Stanislas en 1927 par l’abbé Martin, il y occupe des fonctions essentielles jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. C’est durant cette période sombre que se révèle sa trempe : sous l’Occupation, il assume le poste délicat de préfet de l’école préparatoire et organise le repli de l’établissement au château de Rochefort-en-Yvelines.
Son engagement dans la Résistance clandestine, guidé par des motivations exclusivement patriotiques et humanitaires, lui vaut d’être recherché par la Gestapo. Contraint de plonger dans la clandestinité en 1943, il portera jusqu’à la fin de sa vie le poids d’un regret : n’avoir pu empêcher la prise en otages et l’exécution d’élèves du collège, fusillés par les Allemands à Marcilly le 10 juin 1944. Cette expérience de la résistance face à la barbarie et du sacrifice pour la dignité humaine forgera sa sensibilité aux drames des chrétiens d’Orient.
À la Libération, Mgr Lagier l’appelle à rejoindre la direction de l’Œuvre d’Orient, où il consacrera le reste de sa vie. Le décès de Mgr Lagier en 1958 le propulse à la tête de l’institution comme Directeur Général, fonction qu’il exercera pendant vingt années décisives (1958-1978) : décolonisation du Moyen-Orient, montée des nationalismes arabes, guerre des Six Jours (1967), début de la guerre civile libanaise (1975).
Ses états de service lui valent une reconnaissance extraordinaire : Protonotaire Apostolique, Chorévèque de l’Église Maronite, Chanoine d’Honneur de Varsovie et Włocławek, Chanoine d’Honneur de Smyrne, Officier de la Légion d’Honneur, Commandeur de l’Ordre du Saint-Sépulcre, Commandeur avec plaque de l’Ordre de l’Étoile de Jordanie, Officier de l’Ordre du Cèdre du Liban.
Décédé à Paris le 1er avril 1982, il fut inhumé à Trémentines, dans le diocèse d’Angers, le 5 avril. Son héritage réside dans sa capacité à avoir maintenu l’Œuvre comme acteur incontournable de la solidarité envers l’Orient chrétien, à une époque où les repères géopolitiques se brouillaient.
Mgr Philippe Brizard (2001-2010) : le défenseur du Liban
Mgr Philippe Brizard prend les rênes de l’Œuvre d’Orient au tournant du millénaire, dans un contexte marqué par les attentats du 11 septembre 2001 et leurs conséquences désastreuses pour le Moyen-Orient. Son mandat (2001-2010) correspond à une période d’extrême tension : invasions américaines en Afghanistan puis en Irak, effondrement de la communauté chrétienne irakienne, guerre d’Israël contre le Liban en 2006.
C’est précisément lors de l’agression israélienne de 2006 que Mgr Brizard révèle toute sa stature. Refusant la neutralité prudente, il prend position énergiquement pour la sauvegarde du Liban, dénonçant les destructions massives et le martyre de la population civile. Cette posture courageuse rompt avec une certaine tradition de discrétion diplomatique et fait de l’Œuvre une voix morale qui compte dans le débat public français.
Sous sa direction, l’Œuvre intensifie son travail de sensibilisation dans l’espace public français, multipliant les conférences, les interventions médiatiques et les campagnes de mobilisation — posant ainsi les jalons d’une présence renforcée de la cause des chrétiens d’Orient dans la conscience collective française.
Mgr Pascal Gollnisch : face aux tempêtes du XXIe siècle
Succédant à Mgr Brizard, Mgr Pascal Gollnisch hérite d’une situation encore plus dramatique. Les printemps arabes de 2011, loin d’apporter la démocratie espérée, plongent la région dans le chaos. La guerre civile syrienne déchire l’un des plus anciens foyers du christianisme oriental, tandis que l’émergence de Daech en 2014 menace d’extinction les communautés chrétiennes et yézidies de la plaine de Ninive en Irak.
Mgr Gollnisch s’engage avec une énergie remarquable pour que la tragédie des chrétiens d’Orient cesse d’être une note de bas de page de l’actualité internationale. Il multiplie les missions sur le terrain — Syrie, Irak, Égypte — pour témoigner de la réalité vécue par les communautés et porter leur voix auprès des décideurs politiques et de l’opinion publique. Sous son impulsion, l’Œuvre d’Orient devient un acteur majeur du débat public français sur le Moyen-Orient.
Aux trois piliers historiques d’action de l’Œuvre — éducation, santé, pastorale — s’ajoute désormais un quatrième impératif : la défense du patrimoine chrétien menacé. Face aux destructions systématiques de Daech (monastères, églises, manuscrits anciens), Mgr Gollnisch mobilise des fonds et des expertises pour la sauvegarde de ce trésor de l’humanité, conscient qu’en détruisant les pierres, ce sont la mémoire et l’enracinement des chrétiens que les fanatiques veulent anéantir.